Aller au contenu

Le Théâtre de la Liberté de Jénine

  • Augmenter
  • Diminuer
  • Normal

Current Zoom: 100%

share
Version imprimablePDF version

Article paru dans Plateaux n°206 - 3ème trimestre 2011

Palestine

La belle résistance

 

Pas de liberté sans savoir. Pas de paix sans liberté. Paix et liberté sont inséparables.
Arna Mer (mère de Juliano Mer-Khamis)


L’acteur Juliano Mer-Khamis a été abattu le 4 avril 2011 dans le camp de réfugiés de Jenine en Cisjordanie, devant le Théâtre de la Liberté. De père Arabe israélien et de mère Juive et pro-palestinienne, il a pris la suite de celle-ci qui avait fondé le Théâtre des Pierres dans les années 80, afin de donner par la pratique théâtrale aux enfants de Jenine, la possibilité de se connaître soi-même, d’avoir confiance en soi afin de défier la réalité actuelle et de pouvoir en imaginer une nouvelle : le savoir et la liberté. Détruit en 2002, le théâtre a été reconstruit en 2006 et, salle de spectacle et école de théâtre et de cinéma, sous la direction de Juliano Mer-Khamis , rebaptisé Théâtre de la Liberté (Freedom Theatre).

 Lorsqu’ en juillet nous avons appris que le Freedom Theatre était en tournée en France avec un spectacle intitulé Shou Kaman , nous avons saisi l’occasion pour rencontrer Nabil Al Raee, comédien, enseignant, metteur en scène, Micaela Miranda, chorégraphe, directrice pédagogique de l’école, directrice de mouvement pour ce spectacle et Bilal Assaadi, président du conseil d’administration. En outre, étaient présentes Yael Lerer, qui a pris une part active à la fondation du théâtre, et Zahia Oumakhlouf, membre de l’association Les amis du Théâtre de la liberté de Jenine, qui a organisé la tournée.

 Nous avons aussi demandé à Rima Ghrayeb, professeur d’histoire du théâtre à l’école de Ramallah, de nous peindre plus globalement l’état du théâtre en Palestine.

Plateaux : Comment cela se passe pour l’équipe après cette tragédie ?


Nabil Al Raee : Cela a été très difficile de poursuivre… il y avait le côté personnel, l’amitié avec Juliano, et le côté professionnel. Le côté personnel a été tenté de tout arrêter et le côté pratique s’est dit qu’on ne peut pas s’arrêter de travailler, on doit poursuivre le travail, parce que continuer c’est garder Juliano vivant parmi nous. La tournée était déjà prévue et le thème du spectacle aussi. Il est le fruit d’un travail collectif, mais « l’enfant » a eu du mal à naître. L’accouchement fut très difficile, de par la situation émotionnelle de chacun d’entre nous mais aussi de celle des étudiants de l’école, car les interprètes de ce spectacle sont des élèves de première année. On a décidé de faire cette pièce, de faire ce qu’on pouvait. Après, on était contents de l’avoir fait, d’avoir réussi et de ce premier pas vers un long voyage.


Plateaux : Combien d’années d’études à l’école ?


N. A. R. : Le théâtre a des activités de pratique théâtrale « thérapeutique » pour les enfants, et l’école de théâtre dont le cursus est de trois ans à temps plein. Les élèves ont terminé le lycée. Pour certains, ils sont à l’Université en même temps : les familles leurs concèdent de faire du théâtre s’ils font des études « sérieuses » à côté. Nous aidons les élèves à obtenir des bourses pour poursuivre leurs études, et pour continuer à travailler avec nous.


Plateaux : Les élèves, garçons et filles ?


N. A. R. : Il y a les deux, mais moins de filles que de garçons. C’est difficile aussi pour les garçons d’être au théâtre. Dans notre société comme ailleurs, c’est malaisé de choisir de faire du théâtre. Les familles veulent autre chose, un travail plus sérieux. Imaginez pour les filles… c’est d’autant plus difficile pour elles…


Plateaux : Des filles deviennent professionnelles ?


Oui. Nous en avons deux cette année et elles y croient. Elles vont ouvrir le chemin même au-delà du Théâtre de la Liberté, pour le théâtre en général. Peut-être pas tous, mais certains des élèves pourront se joindre à la troupe professionnelle qui va démarrer bientôt. Nous en avons assez d’être uniquement professeurs, nous sommes des comédiens, des artistes… L’idée est d’avoir une troupe qui se déplace, qui est toujours en tournée. C’est un des projets du Théâtre de la Liberté, lequel sera toujours basé à Jenine.


Plateaux : Bouger pour toucher les populations grâce au théâtre ?


N. A. R. : L’idée est de bouger avec un chapiteau, d’aller dans les petits villages et faire venir des gens non seulement pour voir les spectacles, mais aussi pour leur expliquer à quoi peut servir le théâtre, pourquoi le théâtre est important dans nos vies, surtout quand on fait la révolution, notre révolution artistique : résister à toutes les occupations diverses qu’on peut rencontrer dans sa vie. Le théâtre a toujours été aux côtés des révolutions et c’est une des choses qui aide les gens à agir et à penser. On va démarrer avec Des fragments de la Palestine, laquelle n’est pas un pays, et l’idée est d’aller d’endroit en endroit, parce que pour l’instant c’est ça la Palestine, des fragments. Commencer avec  les territoires occupés, puis Gaza...
Micaela Miranda : Nous avons aussi le projet d’un Romeo et Juliette, adaptation de la réalité palestinienne, la famille, les différences sociales… spectacle de rue avec des cascadeuses qui conduisent des voitures… un moyen d’amener au théâtre un public par le biais des voitures… qu’il adore…


Plateaux :  A l’intérieur des territoires palestiniens, sur la rive occidentale ou du côté de Gaza, il y a un espace pour un théâtre professionnel ?

N. A. R. : Il y a des théâtres professionnels. Mais je crois que le théâtre n’est pas un lieu, le théâtre est partout. Il y a des petites compagnies, qui travaillent avec les gens. Ils travaillent avec l’arme du théâtre, parce que le théâtre peut critiquer, peut changer des choses. Il y a des théâtres qui travaillent du côté israélien.  Notre message est de boycotter Israël culturellement. Pour un ensemble de raisons et tout d’abord parce que nous ne sommes pas égaux, nous sommes privée de liberté. Notre mission est d’approcher ces acteurs palestiniens qui travaillent du côté israélien pour leur expliquer : on ne joue pas parce que nous ne sommes pas égaux, si on l’était, tout serait différent.

Yael Lerer : Boycott culturel ne veut pas dire boycott de la culture, mais de l’institution (establishment) israélienne. Il ne parle pas de boycotter l’argent israélien. Les palestiniens d’Israël paient des impôts. C’est donc leur argent. Les subventions de l’Etat, l’équivalent de la fondation pour le cinéma etc., tout ça c’est comme la sécurité sociale. Et c’est pour ça qu’ils participent. Aujourd’hui on a beaucoup de films palestiniens. Les acteurs sont presque toujours palestiniens. Les acteurs connus ne travaillent plus au théâtre israélien. Et Juliano lui-même qui, jusqu’à la fin 2001, 2002, jouait au théâtre israélien a volontairement cessé.

N. A. R. : Si j’avais de l’argent de l’autorité palestinienne , je ne jouerais pas, parce que je ne servirais pas l’autorité palestinienne… Je cherche un théâtre pur, je ne sais pas si ça existe, mais j’essaie. On peut indiquer un chemin, on peut construire, on peut critiquer… Il n'y a pas l’espace économique pour faire un théâtre vraiment professionnel, mais on essaie, on fait de notre mieux. On fabrique parfois des pièces à partir de rien. On construit en même temps notre public. C’est peut-être pareil partout dans le monde, mais c’est toujours une question pour nous : autant on forme des acteurs, autant on forme du public. C’est difficile parce qu’il y a des conditions financières qui viennent avec. Quand on arrive à trouver un peu d’argent d’une association, d’une fondation, elles donnent pour un projet précis, mais sous condition aussi.


Plateaux : Et comment fonctionne le Théâtre de la Liberté dans ce contexte ?


N. A. R. : On travaille dur pour convaincre les fondations  de nous accorder des subventions pour qu’on puisse continuer notre travail. Nous sommes très circonspects et n’acceptons pas l’argent de toutes les associations qui veulent nous en proposer, parce que parfois ils y a exigence de quelque chose de précis et ça ne nous intéresse pas. C’est parfois très difficile. On a des amis un peu partout dans le monde, des associations qui nous donnent un coup de main, ici en France… aux Etats unis. Le soutien que l’on recherche, n’est pas uniquement financier. Des professeurs viennent  donner des cours à l’école, des artistes faire des stages…


Plateaux : Et la tournée de Shou Kaman ? Comment le spectacle a-t’ il été reçu ici en France ?


Zahia Oumakhlouf : La tournée s’est organisée autour de l’invitation aux 23e Rencontres du jeune théâtre européen de Grenoble. Pas facile de trouver d’autres lieux d’accueil disposant de l’infrastructure nécessaire. Alors, il est arrivé qu’ils jouent dans des conditions difficiles, mais ces gamins l’ont fait avec un très grand professionnalisme. Le spectacle quant à lui a été très bien reçu par le public, parlé en « Gibberish », langage universel inventé, traitant des formes d’enfermement et de violence auxquelles sont confrontées des mômes de vingt ans en Palestine… J’ai vu des spectateurs sortir en pleurant… Le Théâtre de la Liberté est réinvité l’année prochaine à Grenoble avec un autre spectacle…


Plateaux : Peut-on demander à chacun de vous, acteurs de ce Théâtre de la Liberté, quel a été votre parcours pour arriver à Jenine ?


Nabil Al Raee : J’ai fait une école à Jérusalem, difficilement car je n’avais pas le droit d’aller à Jérusalem. Ensuite  Hébron pendant quatre ans, puis la Tunisie pendant un an avec des allers retours pour des ateliers. J’ai travaillé dans différents pays arabes et j’ai rencontré Juliano. La création de l’école fut une école en elle-même… le tout début du début…

Micaela Miranda : Mon lycée était déjà une école professionnelle de théâtre, au Portugal. J’en suis sortie comédienne, puis j’ai eu une bourse pour étudier en France, à l’école Jacques Lecoq. Après beaucoup de voyages j’étais à Tel Aviv pour remplacer une comédienne dans un spectacle de clown… quand  j’ai rencontré Juliano et je l’ai suivi à Jenine… où j’ai apporté le masque neutre…

Bilal Assaadi : Même si j’avais voulu faire du théâtre, je n’aurais pas pu. J’étais un combattant. J’ai fait de la prison… maintenant en étant président du conseil d’administration du Théâtre de la Liberté, je travaille pour les générations futures. J’ai été en 2006 parmi les fondateurs… Mon rôle principal est de communiquer avec la société qui nous entoure... je fais partie de la famille du Freedom qui est mon affaire, ma vie, ma famille.

Nabil Al Raee : La position qu’on occupe n’a pas d’importance, le plus important est l’idée d’être présent. Il faut croire à une chose : être ensemble et présenter une position unifiée. Il faut être unifié face à la division qu’on vit tous les jours.

Propos recueillis par Joëlle BROVER et Jimmy SHUMAN