Aller au contenu

Afin que vivent le spectacle vivant et ceux qui le font vivre, il importe que les lieux de spectacles respectent et fassent respecter la réglementation sociale

  • Augmenter
  • Diminuer
  • Normal

Current Zoom: 100%

share
Version imprimablePDF version

Article paru dans Plateaux n°203 - 4ème trimestre 2010

Dans notre dernière édition nous avons abordé avec Armand Eloi le projet de Charte qu’un certain nombre de professionnels défend au sein de l’association Avignon et Compagnies.

L'entretien s'était déroulé sur le mode contradictoire. Pour la clarté du propos d'Armand et ne pas risquer de le dénaturer, nous avions décidé d'un commun accord de ne publier que son exposé. Comme il était également convenu, nous revenons sur ce sujet sur lequel les camarades du SFA avaient fait quelques observations qui procèdent en quelque sorte d'un point de vue différent.

L'actualité nous amène à parler également ici de ce qui se passe au théâtre du Nord Ouest qui s'inscrit dans la même problématique.

 

Les conditions dans lesquelles s'exerce la création théâtrale, en particulier dans ce que l'on appelle "les compagnies indépendantes (indépendantes de quoi?), ne cessent de se détériorer depuis un grand nombre d'années. En particulier dans le festival Off Avignon. Il n'est pas exagéré de parler d'une sérieuse déprofessionnalisation. Qu'est-ce à dire ? Il faut voir derrière ce mot une situation catastrophique : de plus en plus d'artistes interprètes vivent de moins en moins de leurs métiers. Les représentations ne sont payées que s'il y a des recettes (et souvent elles ne sont ni payées ni déclarées), les répétitions, écourtées et dans des conditions précaires, ne le sont généralement jamais… L'exigence artistique dans ces conditions baisse gravement de niveau.

C'est cette situation générale que le SFA considère dans son approche de "Avignon off". Plus d'un millier de spectacles, dont un grand nombre (la majorité ?) ont été préparés et présentés dans ces conditions. Ce n'est pas ce que l'on peut appeler un signe de santé florissante.

 

Cette situation est inacceptable. Le SFA la dénonce. Il la combat parce qu'elle est néfaste pour les artistes interprètes, pour le public, pour le théâtre ! Pour cela le SFA s'efforce d'informer et de convaincre, il organise des débats et participe à d'autres, il multiplie ses interventions. Car le SFA n'ignore rien des difficultés dans lesquelles se débattent les compagnies. Mais ce n'est pas de l'extérieur qu'il parle, même si c'est d'un peu plus haut qu'il tente de regarder (ce que permet justement l'organisation syndicale) ; nombre de ses militants connaissent et partagent ces difficultés. Peut-être (sans doute) faut-il monter d'un cran ?

 

C'est de la connaissance profonde de nos métiers alimentée par la pratique professionnelle de ses membres et de la réflexion collective, c'est des combats et des efforts dans les négociations que sont nées les règlementations et autres lois qui encadrent l'exercice de nos métiers et constituent les garde-fous (contre les fous et d'autres qui le sont beaucoup moins) sans lesquels ce serait non pas la pagaille (nous y sommes) mais un no man's land où règnerait, intolérable, la loi du plus fort (nous n'en sommes pas loin !).

Le SFA se positionne suivant sa conception des métiers d'artistes interprètes, discutée et toujours en évolution, ainsi que de l'idée qu'il se fait de sa responsabilité devant une profession et ceux qui l'exercent. 

 

Le projet de charte (qui est loin d'être accepté par la majorité de l'association) essaie d'apporter un peu plus de respect des réglementations sociales. C'est pourquoi notre Conseil national a décidé que le SFA devait suivre avec intérêt et attention l'évolution de ce projet, insuffisant néanmoins pour faire face au diagnostic.

 

Un des maux dont souffre le Off se situe du côté de ceux qui louent, souvent à prix d'or, les théâtres, hangars, cours de récré, garages, soupentes et autres lieux à des compagnies et individus qui veulent montrer leur spectacle à tout et à n'importe quel prix. Il y a là une exploitation quelque peu obscène et l'on est en droit d'en interroger le principe. La seule location d’espace s'apparente aux marchands de rêves comparables aux marchands de sommeil, et ecs gérants de lieux ne font ici que profiter des dérives en participant en outre activement au travail dissimulé que nous connaissons dans le spectacle vivant et que nous dénonçons depuis des années en restant bien souvent impuissants face à l’ampleur de la tâche.

Les professionnels qui planchent sur le projet de Charte au sein du Festival Off réfléchissent à ce que pourrait être une grille de tarification des lieux en fonction de leur jauge et des services (???) qu’ils peuvent offrir aux compagnies. Cette piste de réflexion, si elle prend en compte la réalité économique dans lesquelles les compagnies se produisent en Avignon, ne dépasse pas cette réalité. Il n’est pas normal selon nous que les compagnies et les artistes interprètes soient les seuls à supporter tous les risques. Les lieux qui vivent de cette situation devraient au contraire partager ces risques en produisant ou en coproduisant les spectacles qu’ils accueillent.

 

C'est ici que nous voyons combien les problèmes que rencontre le Théâtre du Nord Ouest actuellement relèvent de la même logique. Certains parlent déjà d' « avignonisation » de Paris. Selon des informations qui circulent depuis quelques temps sur internet le Théâtre du Nord Ouest serait poursuivi pour travail dissimulé. Cela fait des années que le SFA est au courant de telles pratiques sans avoir de preuves formelles qui lui permettrait d’agir.  Depuis des années des spectacles s’y montent sans que les artistes ne soient ni payés, ni déclarés et la direction du théâtre le revendique au prétexte qu'elle ne loue pas ses salles aux compagnies qu’elle accueille. Les mots « liberté », « passion » « amour du théâtre » sont lâchés mais quand est-il du professionnalisme ?

Dans la présentation qui est faite sur son site le Théâtre du Nord Ouest se targue de soutenir de jeunes talents en leur permettant de monter pièces et lectures dans un cadre professionnel (cela signifie quoi ?). « Ici, point de subventions, de promesses et de discours, mais du théâtre. Chaque année, ce sont une dizaine de pièces qui sont créées sur nos planches, soutenues et encouragées par notre public fidèle, puis prennent leur propre envol sur la scène parisienne. Nous sommes fiers de pouvoir, ainsi, contribuer modestement à la réussite d’artistes contemporains ». Et plus loin : « Ici, point d’encombrements inutiles et de formalités douteuses : l’essentiel est de jouer. »

Les réactions que  nous avons pu lire sur internet par ceux-là mêmes qui prétendent défendre le théâtre du Nord Ouest parlent de « lois syndicalistes » qu’ils mettent en opposition à la liberté de créer. Ont-ils oublié dans leur indignation qu’ils bénéficient de la sécurité sociale, de l’assurance contre le chômage, du droit à la formation continue, à la retraite qui sont bel et bien des conquêtes syndicales ? Sans doute ne savent-ils pas ou ont-ils oublié que ces droits sont liés à leur statut de salariés et donc au respect par leur employeur des règles du travail et à la solidarité organisée entre tous les salariés.

 

Accompagner des jeunes artistes, pour le Théâtre du Nord Ouest cela ne devrait-il pas être de leur montrer la voie de la professionnalisation en leur enseignant, entre autres, leurs droits et leurs devoirs d'artistes vis-à-vis d'une profession ? Cela ne devrait-il pas consister à leur donner l’exemple en leur faisant connaître et bénéficier de leurs droits légaux.

Vivre de son métier pour pouvoir s'y consacrer, est-ce si détestable ? Question au rédacteur du plaidoyer en faveur du Nord ouest.

 

 Il est sans doute utile de rappeler ici qu’il n’est pas de « lois syndicalistes » mais des lois républicaines qui, comme dans tout état de droit, garantissent aux citoyens  la liberté de s’exprimer tout en les protégeant des abus qui remettraient en cause leurs droits inaliénables à la santé, l’éducation, la culture… Un autre droit inaliénable est celui de vivre dignement de son métier ! La réglementation sociale libère justement l’artiste de bien des contingences matérielles comme le soulignait en son temps Gérard Philippe dans son article « Les acteurs ne sont pas des chiens ».

 

Depuis plus de 100 ans les artistes ont réussi avec leur syndicat à mettre en place un certains nombre de droits et d’obligations qui les protègent et leur permettre de vivre (pas suffisamment encore) de leur métier qu’ils exercent avec passion au point d’avoir décidé de vivre pour leur art.

 

Les apprentis sorciers sont ceux qui remettent en cause l’existence des droits à la protection sociale acquis au cours de longues années de luttes. Oui les artistes sont des travailleurs parmi les autres qui ont les mêmes obligations et les mêmes droits que les autres. Les théâtres ont heureusement l’obligation de faire respecter la réglementation qui protège les artistes. Rien ne saurait justifier qu’on puisse en toute impunité violer le Code du travail et les conventions collectives. On peut vouloir faire du théâtre à tout prix, la pratique en amateur existe !!. Dès lors qu’un spectacle fait l’objet d’une exploitation professionnelle et commerciale, il se doit de respecter un certain nombre de règles. Le théâtre du Nord Ouest tout comme nombre de lieux d’Avignon se grandiraient en aidant à la production de spectacles dans des conditions réellement professionnelles. C’est à cette seule condition que le SFA sera toujours présent pour défendre les lieux de création théâtrale en particulier et de création artistique en général.

 

Aristide DEMONICO et Denys FOUQUERAY