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Culture pour chacun : partage ou dépeçage ?

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Article paru dans Plateaux n°204 - 1er trimestre 2011

En guise de préambule à cette "culture pour chacun" qui, au cours de l'automne a défrayé la chronique dans notre petit milieu, livrons-nous à quelques réflexions sur l'importance de savoir de quoi on parle.

 

Le projet qui nous occupe est une attaque en règle contre la création artistique et, par contamination, contre tout ce que la culture peut contenir de potentiel d'émancipation des individus et des sociétés. 

Le mot "culture" est d'un emploi relativement malaisé tant il recouvre de contenus différents. Son utilisation à tout propos, sans discernement ni modération, nuit gravement au sens et entretient la confusion, propice, comme dans le texte en question, à toutes les démagogies. C'est pourquoi il ne nous semble pas inutile de nous attarder un instant sur ce vocable. 

Concept difficile à cerner, on voit bien cependant que ce ne sont pas des mêmes représentations dont il est question selon que l'on parle de culture "élitaire" ou de culture d'entreprise, de culture "urbaine" ou de culture "populaire", ou encore lorsque l'on cite la  culture immense de tel individu ou que l'on fait allusion à la culture judéo-chrétienne. Dès lors, quand on parle "d'accès à la culture" de "démocratisation culturelle" ou encore de "culture pour tous", il n'est pas sans importance de savoir de quoi il retourne. 

On en a bien une vague idée lorsque c'est le ministère, abusivement nommé de "LA culture", qui agite ce mot. Il n'est en effet aucunement question de l'éducation nationale et pas non plus de recherche scientifique, qui sont pourtant, ô combien, éléments constitutifs de la culture. Non, lorsque l'on trouve ce terme sous la plume ministérielle, il s'agit d'art, de création artistique, de spectacles, de littérature, de patrimoine (architectural, monumental, donc artistique !). Et, bien que le projet ne les nomme pas, c'est l'art et la création artistique qui sont signifiés par le mot "culture" dans le document du ministère. 

C'est de cela qu'il s'agit parce que c'est cela que le ministère de la Culture a en charge, avec pour corollaire la mission que cette part de la culture dont il a la responsabilité soit partagée par les populations les plus larges. Pour cela, l'éducation artistique à l'école est une priorité fondamentale. Apprentissage, fréquentation, familiarisation, sont des clés essentielles d'appropriation des richesses artistiques.  

 

Le projet en question

 

Tout commence en janvier 2010 avec les vœux à la presse de Frédéric Mitterrand, et l’annonce de son plan d’action baptisé : « la culture pour chacun ». Il précise : «  et non pas seulement « la culture pour tous ». On en apprend davantage en septembre quand tombe, rédigé par Guillaume Pfister et Francis Lacloche, un « programme d’actions et perspectives » portant le même titre, mais cette fois-ci les deux termes sont mis radicalement en opposition, le premier étant appelé à supplanter l’autre et, pour donner la caution morale nécessaire à cette éviction, les auteurs auront détourné au passage le vrai sens des propos de Malraux cités en référence.

L’une des ambitions explicites du projet aura été atteinte : celui de faire parler du ministère et de son nouveau plan, bien que d’une façon autre que celle escomptée, puisque se sont multipliés, pendant tout l’automne, articles de presse, réactions et interventions sévèrement critiques, dont celle de la Fédération du spectacle CGT. Venant de tous horizons, ils ont mis en exergue les dangers potentiels et réels que recèle le texte, ses contradictions et incohérences, ou encore sa prétention à vouloir faire du neuf avec de l’ancien. 

Cette volée de bois vert vaudra au troisième temps de la communication ministérielle d’être prudemment rebaptisée « culture pour tous, culture pour chacun, culture partagée », sous forme d’invitation à un forum national organisé le 4 février dernier à la Villette. Malgré ce titre plus consensuel, l'invitation sera combattue avec raison et dénoncée comme une mascarade par de nombreuses organisations professionnelles et syndicales, dont le SFA.

Les volte-face concernant l’emploi des vocables « pour chacun » et de « pour tous », tantôt opposés, tantôt associés, indiquent bien que là n’est pas l’essentiel, encore que le choix de l’un ou l’autre des deux termes ne soit ni neutre, ni innocent : on peut lire dans la primauté accordée au premier l’intention d’en finir avec l’action culturelle qui vise à élargir les publics et faciliter l’accès aux œuvres par le plus grand nombre, voire l’abandon de la notion même de service public, et même un encouragement à l’individualisme dont notre société ne souffre que trop. Mais on peut distinguer derrière ces finasseries et autres contorsions la volonté d'appliquer à la culture des règles libérales déjà à l’œuvre dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’énergie, de la justice ou des transports. 

Le projet procède d'un constat sans appel : la «culture pour tous » serait un échec ! Si on entend par là la « démocratisation culturelle » programmée par le Conseil national de la Résistance, nous sommes les premiers à reconnaître qu’elle est effectivement loin d'avoir atteint ses objectifs et que par conséquent, comme dirait La Palisse, elle n'est pas achevée. Mais la malhonnêteté du réquisitoire consiste à vouloir discréditer l’objectif même de cette  politique au prétexte de son manque d’aboutissement. Qui veut noyer son chien… 

…Revenant sur cette question dans son discours lors du « mémorable » forum de la Villette, Frédéric Mitterrand, s'est bien gardé de parler d'échec de la démocratisation culturelle et s'est borné à déclarer "qu'elle doit sans cesse être repensée…" Ce qui prouve, s'il en était besoin, combien les arguments, virages et revirements employés ne sont que poudre aux yeux. Il est allé jusqu'à déclarer qu'il abandonnait l'expression "culture pour chacun", regrettant que "les innovations sémantiques sont toujours porteuses d'équivoques et de malentendus et ne peuvent être faites dans un moment de doute…" Signalons que l'expression a été utilisée, sinon inventée, par André Malraux en 1966 !!!  Voilà pour l'innovation sémantique !

 

Derrière les mots, la vraie menace 

 

Car, au-delà des arguties sur le sens des mots, demeurent les conséquences concrètes pour la culture artistique en général et les artistes en particulier. 

L’éducation artistique, corollaire indispensable de l’accès à la culture, est bien pointée dans le projet ministériel, sans pour autant donner lieu à l’ouverture du vaste chantier nécessaire pour pallier ses faiblesses, pour ne pas dire ses reculs. 

Aux références quasi incantatoires aux industries numériques et aux pratiques amateurs parées de toutes les vertus fait pendant une « réforme du spectacle vivant », évoquée dans une note ministérielle de novembre aux préfets et aux DRAC, dont on a lieu de craindre autant que de celle des retraites. La même note  recommande également une « stabilisation des dotations d'intervention ». Doux euphémisme.

Aux côtés de la promotion commode et intéressée des pratiques amateurs, d’autres évocations ne laissent pas d’inquiéter, ainsi la notion dangereusement démagogique de culture « populaire », ou  celles, menaçantes, de « bonnes » et de « mauvaises pratiques », dont on ignore quelle peut bien en être la nature. 

Le projet ministériel se définit comme développant une politique culturelle « de crise » qui a l’intention de s’inscrire dans la durée, jusqu’à devenir « irréversible », le budget afférent également, bien entendu. Serait-ce à dire que la « crise » elle-même s'inscrit dans la durée ? 

 « Culture pour chacun » (CPC) apparaît à plus d’un titre comme une tentative d’entériner et de justifier théoriquement la réduction des moyens en marquant une nouvelle étape du retrait de l’Etat en matière de culture, charge à qui veut (ou peut) de prendre le relais : on invoque à cette fin de fantomatiques « mécènes » dont on connaît les limites. On se défausse aussi à bon compte sur le monde associatif, qui ne vit pourtant, pas plus que les artistes, de l’air du temps.

Pourquoi en effet s’évertuer à dépenser des deniers publics, tellement plus utiles au renflouage des banques et des entreprises du CAC 40,  pour une culture dont la plupart des gens ne veulent pas ? En tout état de cause, il ne fait aucun doute que le ministère se conforme servilement en la matière aux injonctions de la RGPP (révision générale des politiques publiques).

 

Création artistique et action culturelle, couple indissociable


 Ainsi que nous le disons dans notre préambule, la création artistique est la cible privilégiée de cette nouvelle doctrine. Et de fait on peine à trouver la trace de ce qu'il adviendra d'elle et des artistes, éléments pourtant moteurs d’une culture vivante en mouvement. Quel sort réserve-t-on à la création artistique, quand on apprend qu’Internet serait un espace de création « spontanée » qu'il faut encourager ; que peut-on attendre d'un projet ministériel sur la "culture" qui prétend que " D'une certaine manière, le véritable obstacle à une politique de démocratisation culturelle, c'est la culture elle-même. Une certaine idée de la culture, répandue dans les composantes les plus diverses de la société, conduit, sous couvert d'exigence et d'excellence, à un processus d'intimidation sociale" ?

Oui, que peut-on attendre d'un ministère pour qui l'exigence et l'excellence seraient cause du divorce d’avec une bonne partie de la population et qui voit dans les artistes "ce pelé, ce galeux d'où viendrait tout le mal" ? Cette excellence qui émaille pourtant en permanence le discours élyséen est vilainement vouée aux gémonies ! Curieux ! 

En vérité, il faut l'affirmer haut et fort, l'œuvre d'art n'est pas donnée d'emblée. Elle est souvent difficile et nécessite souvent des  efforts. Si intimidation il y a, il serait plus exact de dire que ce qui tient à distance des œuvres artistiques de larges couches de la population, c'est le manque de connaissance, le manque de familiarité, de pratique et d'apprentissage (pour ne rien dire des barrières économiques et géographiques).

C'est ici qu'intervient l'action culturelle indispensable qui a pour mission de donner le goût, de susciter la curiosité. C'est cela que l'on entend par donner les moyens pour accéder aux œuvres artistiques.

Encourager les pratiques artistiques et culturelles et singulièrement les pratiques amateurs ; donner de véritables moyens à l'action culturelle (moyens économiques certes, mais aussi de formation véritable de ceux qui la mettent en œuvre), sont des missions tout à fait capitales de l'Etat en matière de culture artistique.

Mais elles ne sauraient en aucun cas se substituer à l'élaboration d'une politique pérenne de développement et de soutien à la création artistique dans sa plus grande diversité et sous toutes ses formes.

 

Daniel MURINGER
Aristide DEMONICO