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Avignon Off : Une Charte de bonne conduite ?

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Article paru dans Plateaux n°202 - 3ème trimestre 2010

La question des conditions dans lesquelles les compagnies travaillent en Avignon devient de plus en plus prégnante pour certaines d’entre elles. Cette année le SFA a assisté à une réunion de l’association Avignon festival et compagnies (AF&C) sur un projet de charte listant un certain nombre de responsabilités vis-à-vis desquelles les signataires s’engageraient. Plateaux a décidé de rencontrer l’un des membres du conseil d’administration d’AF&C qui travaille sur ce projet. Armand Eloi est comédien, metteur en scène, fondateur de la compagnie « Le Théâtre du Passeur ». Il est également membre du Syndicat national des metteurs en scène (SNMS).

 

D’où vient cette idée de charte au sein AF&C ?

En fait c’est un projet qui a vu le jour au sein de l’association Alpha qui s’était crée il y a quelques années face à Avignon Public Off, qui était à l’époque responsable de la publication du programme des spectacles du Off d’Avignon et de l’accueil des compagnies et du public. Cette charte contenait beaucoup d’éléments positifs en matière de sécurité des lieux, de régularité des contrats avec les compagnies, de sincérité dans l’information du public et des professionnels. Ces différents articles ont été repris dans le projet en cours au sein d’AF&C.

 

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser aux conditions d’accueil des compagnies ?

En créant ma propre compagnie en Aquitaine en 1992, j’ai décidé que je ne monterai des spectacles qu’à partir du moment où je pourrai engager et faire travailler des artistes dans des conditions réellement professionnelles, pour des raisons à la fois éthiques et artistiques. Cela explique pourquoi je n’ai participé au Off d’Avignon pour la première fois qu’en 2009 ! La position du SNMS dont je suis adhérent est également de refuser de travailler dans des conditions où nous ne sommes pas rémunérés en tant que metteurs en scène et de refuser de travailler dans des entreprises où les artistes ne seraient pas payés.

Ce qui se passe en Avignon concerne tous les professionnels de France même s’ils n’y sont jamais allés. Avignon est une vitrine de la création théâtrale en France et les pratiques qui y ont cours sont symptomatiques de ce qui se fait partout ailleurs. C’est aussi pour beaucoup un passage obligé pour faire connaître et diffuser leurs spectacles. C’est d’une part parce qu’on y trouve un public toujours plus nombreux d’amoureux de notre art, mais aussi parce que la présence d’un spectacle en Avignon permettrait de le tourner par la suite. C’est au nom de cette exploitation future que beaucoup sont prêts à y venir à tout prix, y compris en faisant de la rémunération des artistes la variable d’ajustement de leur budget. Or cette pratique n’existe pas seulement en Avignon mais également dans les petits théâtres à Paris et dans les grandes villes. Cette situation conduit de plus en plus les lieux qui accueillent des spectacles en tournée à faire baisser les prix, voire à demander aux compagnies de jouer à la recette comme c’est le cas en Avignon. Les compagnies se mettent dans une situation d’hyper concurrence et il y a parfois un aveuglement sur les conséquences de ce qu’on accepte. C’est ainsi que l’on est en train de scier la branche sur laquelle on est assis en « dé-professionnalisant » nos métiers.

Il y a également la question des jeunes et de ce que l’on appelle « l’émergence ». L’une des raisons qui font que tant de jeunes sont prêt à partir à Avignon -quitte à y laisser leur chemise- est qu’il n’y a plus de porte d’entrée dans le métier. Les écoles de théâtre forment des générations d’acteurs qui n’ont qu’une issue à leur sortie : créer une « compagnie ». C’est aussi la conséquence d’une situation dans laquelle les théâtres et les institutions ne prennent pas leurs responsabilités en terme d’emploi artistique, celui-ci étant de plus en plus fragmenté et les troupes ayant disparu. Je pense qu’il faut protéger ces jeunes – parfois contre eux-mêmes ! - d’expériences mal préparées, dangereuses, et ruineuses.

Lorsque je suis entré au CA d’AF&C, c’est donc tout naturellement que j’ai choisi de m’investir dans la commission « Charte » qui existait déjà avant mon adhésion à l’association.

 

Quel est l’objet de cette charte ?

Il s’agit du projet d’une charte éthique qui ne soit pas obligatoire pour intégrer le programme du Off et dont on signalerait les signataires par une pastille ou une mention très simple telle que « lieu ou compagnie signataire de la Charte ». Celle-ci serait publiée en début du catalogue. Elle contiendrait les éléments d’un minimum de régulation.

Le projet se compose d’un préambule et deux parties concernant respectivement les lieux et les compagnies. Celles-ci rappellent les différentes responsabilités de chacun : responsabilités artistiques (permettre aux spectacles d’être présentés tels qu’ils ont été conçus, notamment en terme de durée et de scénographie, afin d’éviter la dénaturation des projets artistiques et le formatage des spectacles), responsabilités civiles (licences, assurances, règles de sécurité), responsabilités sociales (respect de la législation sociale, fourniture -pour les compagnies- et collecte -pour les lieux- de toutes les DUE des artistes, techniciens et personnels d’accueil, acquittement des droits d’auteurs et droits voisins), responsabilités économiques pour les lieux vis-à-vis des compagnies (notamment en ce qui concerne le montant du prix de location), information complète et sincère réciproque entre lieux et compagnies et auprès du public, et enfin responsabilités environnementales. Ce sont des critères très concrets qui devraient permettre d’infléchir les pratiques pour le bien de tous.

En ce qui concerne les lieux, j’aimerais qu’ils acceptent, dans le cas de location, de modérer leurs tarifs selon certaines modalités. Ce serait un geste fort auprès des compagnies, auxquelles on demande de se comporter de façon professionnelle, que les lieux soient prêts à ne pas dépasser certaines limites et s’entendent sur une grille de tarifs maxima en fonction de la jauge. A tout le moins la transparence sur les prix doit s’imposer. Il y a un réel besoin d’un catalogue des lieux très complet, très sincère, où les prix soient clairement affichés ainsi que la description de la salle, de ses accès, des rangements de décors, etc. Je ne peux imposer ceci, mais j’ai rencontré des directeurs de lieux prêts à s’engager dans ce sens.

 

Comment ce projet de charte est-il accueilli au sein d’AF&C ?

Nous avons organisé trois réunions en juillet pendant le festival : deux groupes de travail réunissant respectivement les lieux et les compagnies et une réunion plénière dans le Village du Off. Je dois dire que j’ai été agréablement surpris par le nombre de participants. La réunion plénière a rassemblé une cinquantaine de personnes représentant à la fois les compagnies et les lieux. Dans chaque collège, on s’aperçoit qu’il y a des adhérents qui développent une prise de conscience et qui souhaitent aussi qu’on change un peu de direction. Bien sûr, il y a beaucoup de résistance et parfois même de l’hostilité. Certains pensent que, puisque l’Etat n’intervient pas sur les pratiques illégales, pourquoi serait-ce à AF&C de le faire ? On est venu me dire que je voulais tuer le Off ! Pour moi c’est exactement le contraire, il s’agit de le faire progresser. Si nous étions moins nombreux à y aller à n’importe quel prix, notre demande serait moins pressante et le rapport de force entre les lieux et les compagnies serait également un peu différent, par exemple en ce qui concerne les tarifs de location. Certains étaient favorables à la charte mais lorsqu’ils ont vu que la question du salaire des artistes était abordée, ils m’ont dit que je faisais le jeu d’untel ou d’untel et que je ne m’y prenais pas de la bonne façon. Beaucoup souhaitent que l’on établisse une distinction claire entre les pratiques amateurs et les pratiques professionnelles dans le catalogue du Off. Mais sur quels critères ? La motivation ? La qualité ? Le seul critère à mes yeux pour qu’un artiste soit considéré comme un professionnel c’est qu’il soit payé pour son travail, son métier. C’est vrai, ce n’est pas gagné. Mais je pense pouvoir faire bouger les lignes, en étant pragmatique, en n’opposant pas lieux et compagnies mais en montrant que notre intérêt, nos enjeux, artistiques, économiques, éthiques, sont communs.

 

Quel est l’intérêt pour les compagnies d’adhérer à une telle charte ?

Les compagnies qui travaillent dans des conditions professionnelles -heureusement il y en a- ressentent comme une concurrence déloyale que d’autres se présentent à leur côté sans s’imposer les mêmes obligations, et elles ont raison. Ces compagnies ont envie de se distinguer des autres et de signer la charte. Certes les compagnies qui ne la signeront pas se sentiront peut-être mal à l’aise mais peut-être s’interrogeront-elle aussi sur l’intérêt de « se retenir », d’attendre un an ou deux pour venir au Off dans des conditions professionnelles et valoriser ainsi leur travail. Quant aux « jeunes compagnies », ne faut-il pas les inciter à rentrer dans nos métiers sans se mettre d’emblée hors jeu ?

Je crois que la promulgation de la charte serait également utile à AF&C, qui y gagnerait plus de respect des institutions.

 

La pastille, le label, ne risque t-il pas de stigmatiser les non signataires de la charte ? N’est-ce pas une dénonciation à l’endroit de ceux qui ne respectent pas la législation ?

Le projet de charte ne comporte pas que ce point particulier. Je ne souhaite pas que la charte soit une obligation. Ceux qui la signeront s’engageront à respecter l’esprit de ce texte et ceux qui ne la signeront pas pourront faire valoir qu’ils n’ont pas envie de s’engager dans cette démarche. Ce n’est pas nécessairement pour cela qu’ils ne respecteront pas la législation par ailleurs.

Que la charte soit l’outil de ceux qui ont envie de faire bouger les pratiques en les tirant vers le haut.

 

Propos recueillis par Denys FOUQUERAY